Je suis un scooterman respectueux du code et des conventions collectives. Je me faufile tel Fend-la-bise-Huxtable entre les voitures, bienveillant et aimable, remerciant d’un léger mouvement de pied les automobilistes qui font preuve de courtoisie et de civisme. Vous savez, ce petit lever de pied, comme une chienne qui urinerait sur un arbre.
Mais ce matin j’ai perdu mon sang-froid.
Nous étions une bonne vingtaine de motos et scooters en file indienne entre les deux voies, sur les quais. Le matin, c’est la coutume, les voitures lambinent dans leurs files, les deux roues tracent au milieu en gardant leurs distances, quatre ou cinq mètres, au cas où un coup de frein viendrait à s’imposer.
Tout allait bien, j’avais le soleil dans les yeux, comme chaque matin au niveau de la Tour Eiffel. C’est alors qu’est arrivé celui que je nomme désormais “la sous-merde”.
Coursier de son état (et je n’ai rien contre les coursiers, précisons-le), la “sous-merde” déboule de je ne sais où et me colle au scooter de telle sorte qu’il aurait pu voir et toucher l’étiquette de mon caleçon. Le tout en faisant vrombir son moteur purulent et en rouspétant dans son casque. A peine le temps de regarder dans mon rétroviseur que déjà il klaxonne avec frénésie. J’adore. Le mec viole toutes les lois des Quais de Seine. Déjà que notre conduite est dangereuse, si on plus on ne se respecte pas entre nous...
Je me contente d’un petit signe de la main aimable qui signifie “calmos, cool man, pas d’urgence, détends-toi, on va bientôt sortir...”. La “sous-merde” n’apprécie pas et me colle littéralement à la roue tout en hurlant que je suis un gros con et que merde fait chier !
Bon, alors, il connaît pas Raoul. Normal, je ralentis, mais alors je ralentis comme jamais j’ai ralenti. Plus doucement et je peux descendre de mon scooter et marcher à côté. Sur les Quais c’est difficile de doubler un scooter qui va doucement, c’est très très dangereux. Alors je sens que mon gars est sur les nerfs au niveau maximum, au bord de l’explosion. A un moment je vois que devant il y a deux petites voitures et qu’il va donc théoriquement y avoir la place pour qu’il me double. Du coup, normal, je zigzague malencontreusement, c’est bête. Oulalala, il est pas content du tout, du tout. Et puis bon, je me dis qu’il a assez souffert, que c’est un gros con et que bon, y’a mieux à faire, alors, magnanime, je me décale... Le type a les yeux injectés de sang, il bafouille sa haine, se positionne à côté de moi et hurle je ne sais quoi tout en donnant un coup de poing dans mon rétroviseur. Alors là, non. On touche pas aux affaires. Je lui hurle encore plus fort dessus ! Le tout en roulant, pas très vite, sous les yeux des automobilistes médusés. “Si t’as peur que je te colle tu te pousses connard !”, qu’il me dit. Je lui mets un coup de pieds dans son scooter et lui demande s’il veut que je lui fasse un deuxième trou du cul. Alors il se barre en me disant que je suis homosexuel et que s’il me retrouve il me casse la gueule. Alors je lui dis qu’il n’y a aucun problème, que je le suis... Je le suis. Trente mètres plus loin le gars est bloqué de nouveau par des motos, forcément. Alors bon, normal, je lui frotte son scooter et je klaxonne en le traitant de tous les noms, que “s’il veut pas que je le colle il a qu’à se pousser !!!”. Arrghhhhhh, c’est bon, mais c’est pas bon. Je ne sais pas pourquoi, à cet instant, tout pourrait basculer. Deux adultes sont devenus deux gorilles en moins de deux minutes. Nous sommes à l’arrêt, scooter contre scooter, comme deux aigles de la route. Le gars hésite. On sent qu’il voudrait bien se battre, mais qu’au fond c’est pas vraiment son truc. Ça tombe bien moi non plus. Deux roquets surexcités et grotesques. Il se casse, le lâche, et taille sa route.
Pfff... Rien dans la culotte.
Et puis c’est lui qui avait commencé.
Nananère.
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