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ven. 27 oct 2006

"Ce soir ou jamais !" : comment ça se passe à la TV ?

Il est 22h30. Je rentre dans l’immeuble froid et vide de France Télévisions. On imagine la ruche en pleine journée. Le soir, c’est comme dans un film américain, avec juste le gardien qui regarde la télé sur un moniteur gris. Je suis Bruce Willis et l’immeuble est à moi, je vais aller buter du gangster ! A l’accueil il n’y a pas mon nom sur la liste, ça commence bien. Je précise bien que je suis invité, pas le public, le tout sans avoir l’air prétentieux ni ridicule. “Faites-moi voir”, dis-je à l’hôtesse. “Ah oui, Vinvin c’est moi”. Il faut que je m’y fasse. "Vinvin est arrivé", dit-elle à la voix au bout du fil.

Une charmante jeune femme, Sofia, vient me chercher. En plus d’être une des ouvrières de l’émission, elle est aussi écrivain. La tête bien faite, dans tous les sens du terme. Elle me conduit dans un couloir, puis dans un autre, et encore un autre. J’entends comme un brouhaha. Dans ce vaste silence désertique, il y a quelque part des gens qui parlent, en nombre. Bing. Lumières crues, câbles, caméras, des techniciens qui courent avec des casques à leurs oreilles. Ils parlent tous dans leurs casques, sans doute reliés à quelques grands ordonnateurs de contrôle. On me bichonne, me guide. Sofia me parle, c'est la fête. Mille personnes me demandent alors ce que je veux boire : Champagne ! On est bien reçu chez Taddeï...

Le public est là. Plein de gens qui me regardent me faire poser un micro HF. Qui est-il cet inconnu ? Pourquoi lui ? Il est où Sinclair ? J’ai l’impression d’être dans Eyes Wide Shut, arrivé en retard dans une orgie très entamée. Le public est composé de gens bien habillés, good looking, la coupe aux mains. Nous sommes tous pareil mais aujourd’hui c’est moi qui suis devant. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je pense à ma femme, mes petits qui dorment, mes parents qui ne sont pas au courant. Dans le coin, Emery. Qu’est-ce qu’il fait là celui-ci ? Toujours partout, dans les embrasures de portes. Que manigance-t-il ce coquin de Richelieu ? Arrive Ron, décontracte. Il me chambre, plusieurs fois, notamment sur ma chemise. Sans doute est-ce une arme pour se détendre, j’assume. Et puis cette chemise, c’est fait exprès. Je l’adore. Ma femme l’adore. Largentula l’adore. Trois bonnes raisons de faire oublier le col pelle à tarte du Grand Journal. J’aime bien Ron, il est intelligent, il écrit bien, il assume qui il est, il est sensible et droit dans ses chaussettes. Ça me fait plaisir de voir des têtes connues dans ce grand foutoir. Ron n’est pas seul, il est accompagné de “Bob”. Bob, c’est le surnom de son attachée de presse, une jeune femme charmante que nous embrassions étant jeune. Une ex quoi ! Ça fait plaisir de revoir une ex, 16 ans après. P’tain, ça filoche.

Sinclair débarque, suivi d’une meute. Souriant, le cheveu hirsute, on dirait sa pochette. Le public applaudit. C’est ça une star. Taddeï vient me voir, me demande si j’ai tout ce qu’il faut, sympa. Je le sens tendu. Je l’avais déjà trouvé tendu à la soirée qu’il avait organisé à Cannes. Mais je comprends. Son émission n’est pas simple. Offrir du culturel en quotidien, à l’heure où Cauet reçoit Omar et Fred, il faut s’accrocher. S’il n’atteint pas un rythme de croisière à 10% de PDM, il sera menacé. Tout le monde le sait. Je lui passe le bonjour de quelques personnes qu’il connaît, histoire de détendre tout le monde.

Maquillage. Personne ne m’a dit d’y aller, mais j’ai besoin de m’asseoir. Sans le savoir, j’y vais exactement au moment où, paraît-il, se tourne le générique. Lorie arrive pile poil à ce moment-là et s’assoit à côté de Sinclair. Ils sont entre stars. Moi je suis là comme une pauvre fille, un peu à part, en train de me faire poudrer sur mes allergies et mon orgelet. Lorie est une gamine. Jolie. Jeune. Un peu perdue dans ce cirque.

J’entends la voix de Drucker, la fille. On nous dit que c’est bientôt à nous. Brrr... J’ai le palpitant en ébullition et les yeux fatigués. Pas très bien dormi cette semaine. Et puis, comme souvent en de telles occasions, je me demande ce que je fous là. Tous des singes, et moi le premier, à jouer une grande comédie. Chacun y tient son rôle, l’animateur, l’invité, le producteur, l’attachée de presse, la chauffeuse de salle, le public. Une grande comédie ? Pas tant que ça. Finalement ces minutes construisent mes souvenirs, mon expérience. Et puis je suis un fan de Sinclair, de sa musique en tout cas, depuis longtemps. Il est là, à côté de moi, juste là. Les fantasmes prennent corps. Les titres de magazines et les pochettes d’album se désintègrent en une personne assise, qui boit une coupe, là, et qui sourit comme moi à ce grand manège. C’est quoi le sujet déjà ? Ah oui, les stars du web. Star du web : mdr kikoo lol. Pas la peine d’argumenter sur l’incongruité de l'énoncé du sujet. Pas le temps. On n’est pas là pour critiquer, on est là pour jouer le jeu.

On m’assoit à côté de Lorie, je suis aux anges. J’aime bien cette fille, depuis le début de sa carrière. Pour le coup, ce n’est pas pour sa musique, mais je l’ai toujours trouvée charmante en interview, souriante, gentille, dans le bon sens du terme. Je crois à la sincérité de sa prévenance. Nous discutons de ses concerts, de ses fans. J’ose alors la seule mission que je m’étais imposé pour cette soirée, lui demander un autographe pour la fille de DamDam. Elle accepte, bien entendu. La vie est simple parfois. Moteur. Générique. Taddeï.

Désolé, je sais que cela ne se fait pas de contredire l’animateur, ce n’est pas très télégénique, mais je ne suis pas “cadre dans une entreprise”. Je veux bien ne rien dire pour “star du web”, c’est le jeu puis c’est rigolo, mais pour “cadre dans une entreprise”, je ne peux pas. Je me demande comment il va surfer d’un invité à l’autre, car il faut admettre que l’exercice est compliqué. D’un côté on a deux vedettes, des reconnues, qui se sont fait, entre autres, un chemin sur le web. De l’autre on a deux “individus”, des blogueurs, des ovnis, des on-ne-sait-quoi qui font de l'audience sur Internet. Je te mets ça dans un grand panier Web et je te fais un plateau. Quand on pense qu’Attali était prévu... J'aurais adoré.

Ceci dit, on a effleuré quelques sujets intéressants. J’aurais aimé pousser la discussion sur l’avenir de la TV par rapport au Web. Le “Internet c’est bien, à condition d’en sortir”, qui pouvait donner lieu à de belles rigolades, n’a pas eu lieu. Lorie a raconté ses débuts sur Internet, Sinclair ses déboires avec les maisons de disques, Ron est resté humble, égal à lui-même, oubliant de citer son bouquin, et moi j’ai fait mon truc, sans trop réfléchir. Quand j’ai cité le nom de la Directrice des émissions culturelles de France 3, Rachel Kahn, je savais que Taddeï allait rire jaune. J’ignorais qu’elle était là, en régie, hé hé hé.

J'imagine que Taddeï n’a pas apprécié mes propos, et pourtant c’est un gars que j’aime bien. Il est plutôt malin, sait tirer le vers du nez, possède une bonne culture et une répartie fine. Mais hier, il m’a parût mal à l’aise dans un débat compliqué, mal dessiné dans ses contours, et un peu court dans le timing. L’Internet fait peur. Les gens de l’Internet font peur car ils sont libres et incontrôlables. Lui, Taddeï, est encore prisonnier d’une télévision castratrice dans ses exigences de politiquement correct et de Médiamétrie. Je parie ma chemise (ha ha ha) qu’il viendra sur le web dans les 2 ans, en complément de la télé, parce qu’il a cet esprit qui cherche à pousser plus loin, à tenter de prendre le temps, à titiller la petite bête... Ceci dit, je pense que cette émission est une des meilleures du PAF. Pas celle d’hier, mais en général. Même si ce n’est que deux fois 26 minutes, les invités ont, d'habitude, le temps de répondre, de s’écouter. Le public est normal, pas hystérique, pas obligé d’applaudir. Le décor est original. La réalisation rythmée. C’est, je l’espère, une émission que France Télévisions laissera s’installer.

J’ai fini le truc en discutant avec Sinclair. Ça fait du bien de voir des gens normaux. Je lui ai dis que j’avais tous ses disques, comme un fan neuneu que je suis. J’adore sa musique, j’aime bien le personnage. Dehors, entre deux portes, Sofia s'est moquée de moi en me disant que si une Télé me proposait d'y bosser, je ferais comme tout le monde, je foncerais, et je la rammènerais moins sur l'Internet... Intéressante question. Il faut que je médite. ;-)

Taxi dans la nuit. Retour chez moi. Mes petits dorment, ils n’ont rien vu. Quand ils se sont couchés j’étais là. Quand ils se sont levés j’étais là. Ils ne savent pas pour la chemise.

L'émission, en ligne .

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