Je découvre. Comme un semi-touriste. Là, mais pas encore là. Dans mon meublé provisoire, seul comme un mercenaire, perdu dans la grande ville inconnue, je m'accroche à Geary Street comme à une bouée de sauvetage. Je connais la rue par coeur, de Union Square à Van Ness, que je prononce Vanesse dans ma tête. Les sirènes des pompiers rivalisent avec les sirènes de police, et je crois à chaque seconde devenir le figurant d'un épisode des Experts. Vu trop de films, trop de séries. Pourtant ces américains-là sont bien réels, pas aussi beaux et bien coiffés que dans leurs programmes, plus humains.
Sur Geary, on affronte un homeless tous les cinq mètres. Sales, en majorité noirs, ceux-là aussi sont bien réels. Je me rends compte à quel point la France est unique. Je le savais, mais je le constate, avec une touche de romantisme naïf digne d'un BHL. Pas de Samu social, pas de pitié. Chacun de mes pas est un refus. Pire qu'à Cuba. "Non, tu n'auras rien brother". Je m'endurcis tous les dix mètres. No comprendo.
Il y a ce type, qui s'est mis à marcher près de moi, au même rythme, même pas, me racontant son histoire comme si nous étions de vieux amis. Nous avons marché plus de 100 mètres l'un à côté de l'autre, lui, les pieds presque nus, moi, tranquille dans mes baskets. J'ai senti soudain dans le ton de sa voix qu'il allait devenir plus entreprenant, limite agressif. "Leave me alone, please". J'avais l'air sérieux, dirty Vinvin, et lui habitué. Et le même cirque cinq mètres plus loin, un autre, une autre. Les homeless restent dans le centre car ils n'ont pas la force de grimper la colline. Ils font partie du décor, junkies vomissant, abandonnés. Celle-là, écroulée dans sa crasse, allongée en foetus sur un matelas de vieux San Francisco Chronicles, la tête dans un fond de café Starbucks renversé, s'est mise à péter tout ce qu'elle avait au moment où je passais ! Petite nausée.
J'avance, j'avance, jusqu'à ce cinéma. "Dan in real life", avec Steve Carell (The Office) et Juliette Binoche, remarquable. Pendant les cinq premières minutes, je cherche les sous-titres, qui n'en finissent pas de ne pas venir. Je m'y fais, ça passe ; à entendre les rires, je n'ai raté que cinq ou six répliques. Un excellent film, drôle, émouvant, simple, exactement ce qui me fallait pour entretenir mes émotions, maintenir l'excitation de cette grande aventure . Je regarde un film Américain, entouré d'Américains. Dans l'obscurité de la salle, on se croirait chez nous, les sous-titres en moins.
Il est à peine 20h00 et j'ai faim. Seul au bar, je commande un verre de Bordeaux et une Flammekueche. Mélange étonnant mais c'est tout ce que je trouve. Je pense à ma famille et à tout ce qu'il reste à faire pour que le puzzle soit complet. Rentré dans mon meublé provisoire, je me branche sur ESPN et tente de regarder du foot américain entre les pubs. Pas moyen. C'est insupportable. 3 minutes de programme, 3 minutes de pub.
Il est 21h19 et je vais me coucher avec un bon bouquin : du Voltaire en Français page de gauche, en Anglais page de droite, histoire de cultivate my garden tout bien comme il faut. Je sens monter en moi l'énergie de l'explorateur, une excitation de chaque instant, une extraordinaire envie d'avancer.
To be continued...