L’UGC (User Generated Content : contenu généré par l’utilisateur), techniquement, est une masse effrayante de zombies armés de caméras, de webcams ou de téléphones, formés à enregistrer le moindre mouvement de cet homme politique, de ce chihuahua, de cette claque administrée à cet administré ou encore de son propre postérieur qu’on voudrait voir passer à la postérité. Pas de quoi divertir les foules avouez-le. L’image pour l’image, peut importe ce qu’elle imprime, se repend comme un témoin du temps qui passe. Big Brother conçu par Little Brother lui-même. Nous épions nos rires, nos angoisses, échangeons nos dépressions ou nos fiançailles avec qui veut bien l’entendre ou le voir. De ce grand brouhaha visuel ou textuel ne naitront certainement pas des programmes capables de rivaliser avec Survivor ou Lost. Dormez tranquilles producteurs…
Certes.
Alors d’ou vient le danger ? Pourquoi les grosses chaines et les grands groupes medias sont-ils si obsédés par l’UGC ? Ont-ils peur de ce contenu ? De ce gars avec son caméscope ? Non, non, rassurez-vous. Le danger ne vient pas du Programme qu’il réalise. Le danger est mille fois supérieur. Mille fois plus profond. Il vient du Comportement qui le pousse à se filmer…
La télévision a tué un temps le conseil de village et le diner familial. Pendant 50 ans, nos regards ne sont plus croisés autour d’une table, ils se sont tous retournés vers la boite noire, tellement divertissante. La télé a tué le groupe, la famille, le couple, la transmission des savoirs, le temps de l’écoute et du partage. Gavé a la sauce télévisuelle, je sais m’être coupé du monde bien souvent, refugié, abandonné, soumis aux programmes avec la délectation de celui qu’il ne faut pas déranger. Combien de fois ai-je préféré regarder plutôt que parler… Bien sûr, je me suis instruit, informé, diverti, j’ai trouvé d’autres substances pour enrichir mon besoin de savoir, planqué derrière de bonnes excuses. Le bras tombant le long du canapé, changeant de chaîne sans regarder la télécommande, connaissant chaque touche par cœur, comme un aveugle. "Tu ne vas quand même pas regarder cette merde ?". Si. Laisse moi. Je suis fatigué ca me fait du bien. Comme ça je ne pense à rien…
Internet, les blogs, les podcasts, les mobiles, la vidéo, Youtube, Dailymotion, Skype, MSN, et les autres sont venus réveiller nos flammes. Nous nous sommes levés, redressés, assis droit sur la chaise de bureau, pour sortir à nouveau et recommencer à parler. Homo micro dans le disque dur, connecté à n’importe qui, n’importe quand, n’importe où. Bien sur, le mal étant fait, nous n’avons pas choisi de parler à nos proches. Il serait bien inutile de s’adresser à ma femme par Skype quand je l’entends qui couche les petits… Non, nous avons directement sauté une étape, franchi les barrières. Le village est devenu mondial, désormais accessible. Télépathie, télé partie. Et les possibilités sont infinies.
Toujours initiée par les geeks, les techno-early-adopters, la technologie s’est étendue a tous. Les ados, le doigt sur le texto, l’œil sur l’IM, l’oreille dans l’iMachin et le pied sur le joystick, sont devenus over communicants, en réseau, symbole d’une nouvelle « blabla génération » qui n’en finit plus de s’interpénétrer, en douceur mais en profondeur. Génération bavarde et voyeuriste, tombée dans la marmite Loft Story, qui aborde le monde de manière globale et transparente, accessible, chose dont nous n’avons pas bénéficiés, nous les trentenaires (et plus)…
Le monde, pour eux, est accessible. Les peuples peuvent se parler. Les explications sont enfin données, pas seulement par CNN ou TF1, mais aussi par Mauricio ou Yasmina, là où ça se passe. La nouvelle génération est mondialisée, élevée a la sauce organique tendance bio, capable d’obtenir une information en moins de dix secondes, quand je me souviens avoir passé une journée entière a Beaubourg pour photocopier 38 pages d’un livre de Kissinger. Génération copiée-collée qui va devoir apprendre à trier l’information, le bon grain de l’ivraie, quand nous devions, quant à nous, nous contenter de lire ce qu’on nous donnait a lire… Merci Lagarde, bravo Michard.
L’entertainment.2.0., c’est la capacité des producteurs et diffuseurs à comprendre que le spectateur, d’ici quelques temps, ne sera plus seulement (toujours un peu) cette masse informe gavée à la médiocrité, mais un cerveau non disponible qui s’adonne à plusieurs activités en même temps, surfant sur son desktop, sautillant de softs en softs, zappant les pubs, communiquant plus que tout autre chose : la communication elle-même devenant source d’entertainment, pas seulement un moyen, mais aussi une fin.
Communiquer devient un loisir. Parler devient un divertissement. Le premier concurrent de la Starac devenant mon besoin de m’exprimer…
Le « user », dans ce contexte, n’est plus ce simple numéro, cet URL, qui produit de l’image médiocre ou du texte à deux balles. Le user génère du besoin, de l’échange, de l’émotion, et cette vidéo à deux balles n’est qu’un maillon d’une chaîne bien plus complexe : elle le constitue.
Notre expression quotidienne, quelque soit sa forme, nous constitue. Elle nous livre à l’autre, via Facebook, le blog, Google, MySpace et autres. Identité numérique qui se construit malgré nous, archivant chacune de nos grimaces, mémorisant chacune de nos opinions. Peu à peu, vous et moi nous appartenons, et à moins de débrancher le routeur, sommes liés pour longtemps. Bien sûr, je ne vous livre que ce que je veux, mais la frontière qui sépare mon moi privé de mon moi public se réduit insidieusement, à mesure que j’affirme mon existence par tous les moyens, à travers tous les outils. Demain je peux couper les vannes, bien entendu, mais je devrai me résoudre à revenir à un réseau plus modeste, celui d’avant, mes amis, mes proches, tous ceux qui sont à portée de voix. Revenir au village en silence, loin du bruit de la ville. Il faut pouvoir supporter…
L’entertainment.2.0. va donc consister, pour les chaines de télévision et les producteurs, à opérer une profonde mutation. Comprendre que la structure descendante de la chaine de production, du créateur vers le user, ne passera pas la prochaine génération sous cette forme, ou en tout cas n’obtiendra plus les mêmes resultats. Ils devront aussi comprendre que le temps de création d’un projet aujourd’hui, entre 8 et 18 mois pour la moindre production, ne correspond plus au temps réel de cette blabla génération qui débarque et s’impatiente. Immédiateté, un besoin-une réponse, une envie-une satisfaction, le tout gratuitement s’il-vous-plaît. La télé court derrière les masses, pendant que les masses se divertissent.
La solution ?
Ecouter. Parler. Ecouter encore. Rentrer dans la conversation. La blabla génération passe son temps à s’exprimer, à formuler des attentes et des frustrations. Père de famille marié, plus vraiment ado, je me considère pourtant en faire partie, de cette génération qui en a assez gobé et peut maintenant tout recracher. Je peux parler de mon n95 en toute liberté, de mes convictions religieuses, je peux demander à ce Japonais ce qu’ils écoutent en ce moment à Tokyo, je peux utiliser la musique de cette Irlandaise qui a du talent dans le mashup que j’ai réalisé avec une vingtaine de personnes réparties dans le monde entier. Si je veux, je peux dire à cette New-Yorkaise que je ne suis pas d’accord avec ses convictions, mais que je serai ravi d’en parler avec elle en chat, en live ou en asynchrone*. Et si elle peut me filer des tuyaux pour mon voyage aux States ce serait sympa…
Un monde illimité d’applications est en train de naître sur Internet, qui constitue autant de raisons de se détourner de l’observation passive pour muter progressivement vers l’expression active. L’expression comme loisir. À la question « mais tu perds pas trop de temps à bloguer sur ton ordinateur ou à parler à des inconnus ? », je réponds maintenant tranquillement que « non, je communique, c’est un loisir chez moi… ». Ce qui va grignoter les parts de marché des grosses chaînes, ce ne sont pas les programmes du web (moins d’argent, moins d’audience, moins de revenus), c’est le temps de cerveau indisponible d’une population qui a décidé de communiquer. Pour les revenus ; pas besoin de paniquer… Des millions de gens communiquent, aujourd’hui par texte, et les revenus sont gigantesques, merci Google. La vidéo et l’audio ne vont pas tarder à trouver leur marsouin financier. Que personne ne s’inquiète.
*asynchrone : en temps décalé, ne nécessitant pas de se parler en même temps. Je poste, tu me réponds plus tard…
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